Le blog d'Agnès de La Féline

Kanye West, Yeezus : de l’affinité de Jésus et de la star populaire

kanye-west-yeezus-650Une fois n’est pas coutume, je vous parle d’actualité : la toute récente sortie du sixième album solo de Kanye West. L’album s’appelle Yeezus  Kanye s’y prend pour un dieu – et il pue la haine de soi.

Alors que l’émulation musicale a de plus en plus tendance à se restreindre à une guerre de l’image, la pochette du disque provoque d’office : c’est un simple CD-R scellé avec du gaffeur rouge, le titre de l’album griffonné sur la droite. Une œuvre emballée comme une démo fabriquée dans un sous-sol en 1989… par un squatteur régulier des numéros 1 du billboard depuis 2004. En même temps, ce n’est pas vraiment un CD-R, c’en est plutôt l’image réaliste à l’âge numérique : ça pourrait ressembler à de l’esthétisation, l’intronisation du vilain CD dans l’ère du vintage chic. Mais sur internet, le disque a l’apparence des disques dont on ne connaît pas la pochette, le style un peu lose des albums inconnus. C’est là qu’il est intéressant, qu’il ne promet rien d’autre que lui-même, un disque : il faut écouter pour savoir.
Et le disque est bon. Il s’écoute, avec une certaine endurance, du début à la fin. Sur quarante minutes et dix morceaux distincts, le flow de Kanye ressasse le vocabulaire sexuel et scatologique éculé du hip-hop, dans un mélange éprouvant d’outrance dans la verve et d’ascèse dans l’instrumentation. S’il y a une armée de collaborateurs derrière ce disque, le bricolage reste toujours audible, chaque élément est identifiable et brut, par des juxtapositions périlleuses mais hyper expressives comme dans le saisissant « Blood on the leaves » où Kanye recouvre – salit – consciencieusement le déchirant « Strange Fruits » chanté par Nina Simone, de son flow égocentré et écoeuré de lui-même de noir-américain nanti qui débite au vocoder une logorrhée de vague échec amoureux, sur fond de photos instagram de ses potes Jay-Z et Beyoncé. Mais c’est dans la chanson qui précède, « New Slaves », dont le second couplet scande justement « I see the blood on the leaves », que Kanye répond à Nina, en crachant sur le nouveau « rich nigga racism » de ceux qui autrefois interdisaient aux noirs de toucher les articles des magasins et qui ne les instrumentalisent pas moins aujourd’hui en flattant leur consumérisme. « What you want, a Bentley ? Fur Coat ? A diamond chain ? / All you blacks want all the same things. Used to only be niggas, now everybody playing/ Spending everything on Alexander Wang».

Mais revenons-en à Jésus. En lisant sur les forums les commentaires perplexes de certains fans plus religieux que d’autres du pourtant très religieux Kanye : « Does Kanye really thinks he is the Messiah ? » « Is it blasphemous ? », ou les accusations plus tranchées contre West censé tourner en dérision la foi chrétienne, je me marre. Mais je ne me moque pas. Yeezus, ce Jésus scaté, approprié par la langue des déclassés, le hip-hop et le texting, ce Jésus ingurgité puis vomi, passé au vocoder et par les entrailles, c’est bien Kanye lui-même. Mais un Jésus qui pue, un Jésus qui se déteste, égoïste et narcissique comme un diable, vénal et préférant être « a dick than a swallower » plutôt que de tendre l’autre joue, comme dans le génial et non dénué d’humour « I am A God » qui se prolonge dans des hurlements de porc (?) et des halètements, entrecoupés de silence, franchement angoissants, avant de se conclure par le sample d’un chant hongrois mi-lithurgique mi-douceureux, comme un pastiche de montée au ciel, réduite à quelques secondes d’ascension. « I know he the most high / but I am a close high ». Épiphanie.
À ce stade, peu importe la foi de Kanye West. Si l’identification à Jésus a un sens ici, ce n’est pas parce que Kanye a la foi – ça ne fait un Dieu de personne. C’est parce qu’il est une énorme pop star, et que le narcissisme obsessionnel qui en découle se renverse au bout d’un moment en passion. La fameuse déclaration de Lennon sur la célébrité des Beatles avait posé en son temps l’étrange affinité du Christ et de la star populaire. On y voyait bien sûr de la provocation : la mégalomanie de la star qui se pique de l’universel christique, d’être un dieu incarné. Mais c’était sans compter le négatif qui est en fait l’essentiel. Jésus n’est pas seulement un dieu, c’est une figure sacrificielle. C’est l’être humain qui prodigue et inspire un amour universel, au prix de sa souffrance, celui qui appartient à tous, à condition d’être crucifié. L’ultime icône ensanglantée. Et c’est là que Kanye se reconnaît. Dans la passion du Christ, plutôt que dans sa toute puissance, qu’au fond il traite ironiquement – il la connaît bien la toute puissance, c’est l’argent qui la donne. En 2004, à la fin de « Jesus Walks », le troisième single de The College dropout, il implorait « I want to talk to God but I’m afraid because we ain’t spoke in so long ». En 2013, Jésus et sa toute puissance lui sont manifestement plus familiers : « I just talked to Jesus / He said, ‘What up Yeezus’ I said, ‘Shit I’m chilling Trying to stack these millions‘.» Yeezus a perdu sa déférence envers Dieu, il est son égal ou son double, dans un corps de diable condamné au stupre des « new slaves ». Mais Kanye ne célèbre pas pour autant l’antéchrist, il se déteste trop pour ça.
Dans une représentation postmoderne de la Cène, je voyais déjà bien figurer John Lennon, Michael Jackson et Kurt Cobain aux côtés du Jésus. Désormais, on pourrait aussi y voir Kanye West, peut-être, (qui sait ?) à la place de Judas. Car «Yeezus» le montre aujourd’hui en refusant – avec un certain panache – le jeu promotionnel où se font broyer tous les autres : il n’est pas sûr de vouloir porter sa croix sur le Golgotha du star-system jusqu’au bout.

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