Le blog d'Agnès de La Féline

Combinaison absente

Pic de Ger février 1945.jpg

À l’origine d’ « Adieu l’enfance », il y a cette photo. Elle vient du temps des images rares, plus rares, du moins, qu’elles ne le sont aujourd’hui. Le négatif a été perdu et je n’en ai aucun double. Elle a été prise en 1985, au Pic de Ger dans les Pyrénées, près de Lourdes; une des seules fois où mon père m’a emmenée avec lui en montagne. J’y figure debout, sur un rocher, en contre-plongée, un grand sourire aux lèvres, vêtue d’une petite parka bleue boutonnée de travers, d’un pantalon de velours bleu-marine, et de bottes en caoutchouc blanc, salies de terre. J’ai marché deux heures, sous ce temps couvert : je jubile, je suis presque au sommet. J’ai les cheveux courts, comme je les ai longtemps portés petite : il paraît qu’ils ne poussaient pas. J’ai six ans, c’est l’enfance, je suis un peu seule, mais j’ai la foi.

Maintenant, je suis adulte, j’ai déplacé ma foi ailleurs et mes cheveux sont presque longs. Un jour de février, en composant une mélodie, je pense à des sons bleus – des sons de synthés, dans mon idée. Et cette photo lointaine me revient en mémoire. C’est peut-être le bleu de la parka qui a joué. Ou le bleu des sentiments; le souvenir doux et triste de cette petite fille heureuse. Elle m’est revenue en tête avec son air de joie et ses couleurs des années 80, du temps où j’attendais avec ferveur que repasse « No milk today » à la radio, sans rien comprendre aux paroles, du temps où je savais déjà que je chanterais sans rien savoir de rien. Et j’ai commencé à lui parler, à lui fredonner cette chanson, avec son arpeggio de synthé bleu, qui explose à la fin en cascade, sa guitare qui carillonne, au loin, et son refrain, si sûr de lui, pour moi qui ne suis sûre de rien.
À mesure que la chanson a pris corps, la photo est devenue pour moi plus importante, comme un petit fétiche spirituel. Je l’avais scannée à la hâte il y a quelques années. Il me fallait maintenant l’original. Ma mère devait bien l’avoir quelque part.

Juillet 2013. Je passe quelques jours à Toulouse et je suis impatiente, je veux que l’image figure sur le disque, d’une manière ou d’une autre. Je dois vraiment récupérer cette photo.  Je demande à ma mère de me l’envoyer là au 44, rue Louis Vignes. Ce n’est pas chez moi. Ma mère prépare un petit courrier, en signant comme elle fait souvent avec deux oiseaux esquissés. Mais la lettre n’arrive pas. Elle a peut-être fait une erreur en recopiant l’adresse. Elle se souvient pourtant avoir noté le bon numéro. 44. Sans hésitation. Et le bon patronyme. Elle a peut-être oublié  « Louis »? Je pense que ça n’empêchera pas le facteur de passer. Mais fin août, et toujours rien. J’imagine déjà le tirage un peu élimé sous le tas de journaux gratuits et de prospectus en tous genres dont sont gavées les boîtes aux lettres en été, ou déjà tout gondolé au fond d’une poubelle. Rien de grave, c’est la fin quelconque d’un petit bout de papier glacé, sans voix, sans poids et sans valeur pour n’importe qui d’autre que moi. Ça me chagrine un peu quand même. Je tente une enquête à la poste. Sans succès. Mais il me reste une chance. Du côté de Borderouge, il y a une rue au nom très proche, c’est la rue des Vignes. D’après Google street, le 44 existe bien, et le quartier porte le même code postal. Qui sait si la lettre ne se trouve pas là-bas? Je décide d’y faire un tour.
Nous sommes le 20 août, et l’après-midi touche déjà à sa fin. Il a fait très chaud, le soir tarde. Après avoir pris le métro jusqu’au bout de la ligne, je marche un moment le long d’un boulevard qui entaille une zone de construction. 20140525-193432.jpgSous le soleil encore brûlant, je tourne, j’erre, puis je trouve enfin la rue. Je me vois déjà sonner au 44, et dire bonjour à une dame à la retraite qui m’ouvrirait en souriant : « mais oui mon enfant, j’ai reçu cette lettre et je l’ai mise de côté : la voici ». Bercée de cette confiance un peu irréelle, je remonte la rue interminable. Mais au numéro 20, c’est étrange, la ville s’arrête; il n’y a plus de maisons. Rien qu’un tas de gravats et deux monticules de terre sombre. Après le chantier, une passerelle enjambe l’autoroute. Au-delà, c’est un grand terrain verdoyant. La zone de Borderouge laisse place à un quartier résidentiel à fleur de campagne. Je reviens légèrement sur mes pas. Mais une femme qui m’observe de sa fenêtre dit que la rue continue de l’autre côté. « Merci, c’est gentil», je traverse. Cent mètres plus loin, la numérotation reprend du côté des nombres impairs : 39, 41, 43, 43 bis, 45 : le 44 devrait se trouver en face. D’ailleurs, c’est ce qu’indiquait Google street view. Mais il n’y a rien. Plantée au bord de la route, une maison porte le numéro 60. Puis le 62, le 64. Mais entre le 20 et le 60, c’est le néant, la terre meuble et l’herbe drue, le bitume, un peu fumant, continu. C’est rare, mais ça arrive : considérant que la rue était interrompue par un tronçon trop long inhabité, la poste a sauté quelques numéros avant de reprendre son énumération administrative. Il n’y a pas de numéro 44.

Dans un coin, à ma gauche, un portail ouvre sur ce que je prends pour une vieille propriété décatie. En fait c’est une rue bis. Une rue dans la rue. Et elle porte le même nom. Elle commence au numéro 33. Je m’y engouffre, pleine d’espoir. De part et d’autre d’une allée de gravillons, il y a des dizaines de petites maisons ouvrières, de jardins, de cabanes à outils. Mais à chaque porte, au fronton de chaque portail, au-dessus de chaque boîte aux lettres, toujours le même numéro. On dirait que la rue bégaie. 33, 33, 33, et encore 33. 33, c’était mon âge quand j’ai écrit cette chanson, c’est l’âge auquel est mort celui que je priais enfant et que quelques années plus tard Cobain a remplacé dans mon cœur. 33, bon sang c’est presque déjà 44, en se concentrant bien, en clignant des yeux, en ajoutant 10 sur un son de cymbale. Mais je dois cligner mal. Au bout de l’impasse, je tombe sur un mur. Ce n’est pas une rue, c’est un immeuble à plat, qui a décidé de s’allonger sur la terre, fatigué de s’élever vers le ciel. Le vent soulève un peu de poussière. Je retourne sur mes pas. Il y a une fille gitane à l’intérieur d’une voiture noire, en compagnie de deux hommes plus âgés. Je leur parle. La fille a les traits fins et louche légèrement. Ici, me dit un des hommes, tout le monde habite au même numéro : le facteur connaît les noms et les prénoms. Une femme, la permanente fatiguée, se plaint derrière de ne plus recevoir le courrier de la Caisse d’Allocations Familiales. Je redescends la rue bis, comme en glissant hors d’un rêve, je retourne vers la rue officielle. Et je sonne aux portes. « Excusez-moi de vous déranger, je cherche une lettre avec ce nom : est-ce que vous ne l’auriez pas reçue par hasard? » Au 45, un vieux monsieur qui n’entend plus très bien, et sa femme, l’air renfrogné, un turban sur la tête, me parlent avec douceur. Au 43, un ado torse nu s’extrait d’une grande maison tous volets fermés. Il n’a pas récupéré le courrier depuis quinze jours, « désolé ». Devant sa boîte aux lettres pleine à craquer, j’espère encore un peu. Je me concentre par superstition sur les nains et les chouettes disposés sur le rebord des fenêtres closes. « Il n’y a rien, madame ». Il sourit. 20140525-193457.jpgJ’abandonne.
La mort dans l’âme, je m’arrache de cette rue fantôme où mon image d’enfant est tombée dans un trou noir. Sur le chemin du retour, je voudrais sonner à tous les 44. À l’approche de la nuit, une plaque bleue irisée attire mon attention et je lis :« VOYANTE À DOMICILE SPIRITE-MONDE ». Des jeans retournés sèchent un peu plus haut dans un jardin envahi d’herbes folles. J’accroche mon regard à un large « bienvenue » sur un portail de bois, déchiffre lentement de longs noms indiens. Qu’est-ce que je fais ici? Des signes partout, aucun sens. Il me semble que le monde est en train de me narguer. Un motard à moustache s’inquiète de ma mine déconfite. Il a la soixantaine et l’accent d’ici qui me rassure. Je m’accroche un instant à sa gentillesse : « le métro, c’est par là ». En montant dans la rame, je pense adieu petite photo d’enfance. J’aurais aimé te revoir, mais tu n’as plus d’adresse, dans ce tronçon de rue qui n’existe pas, au milieu d’autres vies, le réel s’est verrouillé sur un code qui ne comporte pas ton numéro. Pas la peine de tout retourner. J’imagine, vu du ciel, le tracé de mes piétinements autour de ton absence, je cherche des clés mystiques pour chaque parole prononcée sur le chemin de ta perte. Je repense en souriant à la voyante spirite-monde. Maintenant j’en suis certaine, tu ne reviendras pas. J’en suis certaine. Je pleurerai pas pour ça.

 

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