Le blog d'Agnès de La Féline

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Les Riches Heures 

FullSizeRenderOn n’y a pas touché depuis bientôt quinze ans. On l’a gardée pour nous, soigneusement rangée dans un carton à dessin noir, lui-même enveloppé dans une grande sacoche sombre, trop grande, mais pratique. Nous savons où elle se trouve, nous savons qu’elle n’est pas abîmée, tout va bien. Nous ne la regardons pas mais nous nous rappelons nettement d’elle. C’est un objet sacré – dont la perte aurait quelque chose d’irréparable – pour la communauté la plus restreinte jamais inventée : toi et moi. Le culte que nous lui rendons est silencieux : non seulement nous ne la regardons pas, mais  cela fait bien longtemps que nous n’avons pas parlé d’elle. Sauf que toi et moi, nous savons, et nous nous souvenons. Ou plutôt, toi et moi, depuis qu’elle a eu lieu, nous sommes tels que nous ne pouvions être avant de la faire. Parce qu’ensemble, nous sommes entrés dans ces cases, nous y avons tracé des lignes, sur lesquelles il me semble qu’aujourd’hui encore nous marchons.

Je me souviens du jour où tu m’as présenté le scénario, tu es venu frapper à la porte de ma thurne, rue d’Ulm, située dans l’aile du bâtiment opposée à celle où toi-même tu te trouvais. J’ai le vague souvenir de trois ou quatre copies doubles A4, recouvertes d’une écriture serrée en deux couleurs différentes, comme si tu avais épuisé un premier feutre bleu, avant de poursuivre avec un noir. Dans les marges et parfois sous le texte, il y avait de petits graphiques. À la fin, plusieurs personnages dessinés, dont une sorte de grand singe qui préfigurait Doogie, et les héros de ce roman d’aventure non publié appelé La Section Sioux fait tchoufa non sans gloire. Ton scénario était incompréhensible, plein de détails compliqués et peut-être incohérents. Mais cela m’était parfaitement égal, parce que tout ce qui comptait pour moi alors, c’était de faire cette chose avec toi. Tu aimais dessiner, moi aussi. Je t’aimais. Je crois que toi aussi.

Tu avais imaginé trois personnages, Alyse et Inis et Otone, ouvertement décrits comme des personnages de papier, sans substance autre que leur nom ; variations de voyelles complémentaires, mélange d’analyse et de tons, divinités égyptiennes vidées de leur substance, dont nous dessinerions les corps juvéniles et abstraits en ligne claire, à l’exception des cheveux, des pulls tricots et des baskets. Dans la variation de ces trois prénoms, je percevais le mélange du tien et du mien. Mais il y avait deux filles, et un seul garçon : un troisième terme énigmatique, dont nous étions à la fois trop pudiques et trop conscients pour tirer le sens au clair. Ces trois énigmes habitaient un petit Éden étrange, distordu par la figure du professeur Hardler, éminence grimaçante du monde adulte et corrompu. Son signe distinctif? Des costumes aux couleurs vraiment glauques. En plaisantant, on tartinait ses vêtements de marron, de beige et de vert forêt, on lui collait un concentré des pires vestes portées dans le monde administré. Ces détails-là me sont restés en tête même si j’ai oublié une partie de l’histoire. Il y avait un musée, une œuvre d’art dérobée, et les personnages devaient à tout prix emprunter tous les moyens de transport pour traverser ce monde utopique, à la fois herbier et almanach des images que nous aimions : miniatures persanes, peintures de van Eyck et de van der Weyden, un photogramme de Gertrud, une sculpture de Henry Moore, des halls d’immeubles marbrés et déserts, des scènes de la vie urbaine à Montrouge que nous prenions en photo avec un appareil à Polaroïds.

Quant à la forme, nous prenions des décisions radicales : nous voulions faire une bande dessinée – c’est ainsi que nous l’appelions – mais son format ne serait pas conventionnel. Les planches mesureraient 33 sur 44 cm, la décision fut prise suite à un calcul dissimulant son arbitraire, en trafiquant le nombre d’or. Cette liberté de format nous donnait un sentiment d’avant-garde et promettait aussi des échelles de dessin différentes. À l’époque, tu collectionnais les albums multi-formats de Chris Ware qui avait ouvert la voie.

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Un jour, nous contactâmes Benoit Peeters, par lettre, il me semble, en joignant un numéro de téléphone. Nous admirions le travail que lui et le dessinateur François Schuiten accomplissaient dans Les Cités Obscures. Avec Andreas, qui nous fascinait, les deux créateurs belges nous semblaient avoir inventé un modèle de bande dessinée-monde où notre propre tentative voulait s’inscrire : un mélange d’ambition adulte et de projections enfantines, ou peut-être en fait tout l’inverse. Contre toute attente, Peeters laissa quelques semaines plus tard un message téléphonique : nous le rappelâmes et fixâmes rendez-vous. Je me rappelle encore très bien le coin du café, juste en face de la Gare du Nord, où nous lui montrâmes nos planches, sans doute naïfs et tremblants. Il fut bienveillant, un peu surpris. Il nous fit surtout une remarque que n’avions pas bien comprise à l’époque : « Il ne s’agit pas vraiment d’une bande dessinée, mais d’autre chose, en rapport avec la bande dessinée.»

Quand je regarde ces planches aujourd’hui, je comprends bien ses paroles, sans pouvoir élucider ce rapport complètement.

C’est un étrange mélange de finesse et de maladresse, de défaillances techniques et de soin obstiné, de mouvement et de rigidité, d’expression et d’abstraction. Rien ne tient tout à fait ensemble, et pourtant tout est extrêmement composé : nous pensions nos gaufriers comme des vitraux et ces vitraux comme de petits systèmes cosmiques, attribuant aux éléments et aux signes leur place nécessaire et occulte, imitant l’ordre saisonnier des Très Riches heures du Duc de Berry (douze tableaux qui se déclinaient chez nous en douze planches).

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Photo Aurélien Mole

On dessinait des heures, sur les grandes tables plastifiées qui équipaient les chambres de Jourdan. Pour réussir un aplat unifié au crayon de couleur, il fallait du temps : et nous le prenions gaiement. Nous avions la nuit, ensemble, et nous n’avions jamais sommeil.

Toi, tu dessinais souvent les perspectives, les éléments les plus géométriques du décor. Moi, j’esquissais les courbes, les visages, les corps, les mains, parfois certains objets. Je me souviens d’une discussion qui nous mena presque à la dispute : sur la cinquième planche où Alyse tient une pomme, il y avait un gros plan sur sa main. L’air de rien, je commentais que je trouvais la chose assez sensuelle, puisque dessiner les détails d’une main me faisait observer la main qui la dessinait avec une attention inhabituelle, et l’intimité créée entre les deux mains, la main de chair et la main sous le crayon, tout cela me semblait relever d’une sorte d’essence de la sensualité. J’étais sûre de mon coup et déjà prête à m’excuser de dire une chose banale, mais toi tu t’es exclamé avec un ton que j’ai trouvé péremptoire : «Ah, non, ce n’est pas sensuel, c’est réflexif! » Je fus passablement agacée. Et le silence qui suivit fut tendu. Puis nous sommes mis à pouffer de rire : nous avions atteint le point de caricature de nos psychés post-adolescentes respectives. Nous étions chastes, mais dans nos traits, nous les avions mélangées depuis longtemps.

Moi, je dessinais vite, tout en revenant sur mon trait. Tu m’as appris la patience : à faire en sorte qu’il n’y ait qu’un trait mais le bon, à tracer soigneusement chaque cheveu de la tête d’Inis – là où j’avais tendance à me contenter d’esquisser, en gros, une coiffure. En observant tes dessins infimes, plein de détails que tu soignais avec une précision obsessionnelle, je finissais par aimer ce sentiment grisant de la miniature qui ne ferme pas la limite du perceptible mais ouvre une nouvelle porte vers l’infiniment petit. Nous étions penchés au-dessus des planches, le visage si proche du papier que je me rappelle encore l’odeur charbonneuse de la mine du critérium 2B que je déplaçais pendant de longues minutes d’à peine quelques millimètres pour griser une zone avec une certaine intensité, ou ombrer les briques minuscules qui structuraient un mur en perspective. Nous avions eu un jour un débat philosophique sur la question de savoir s’il fallait dessiner toutes les briques du mur – puisque le mur réel comportait bien chacune d’entre elles – ou se contenter, comme je le défendais, d’indiquer la totalité des briques par la représentation de quelques unes. Tu militais pour la représentation la plus exhaustive, j’arguais qu’elle n’était pas plus proche du réel puisqu’elle ne montrait malgré tout qu’une face du mur. Le mur tiendrait debout au regard, disais-je, comme il tenait dans ma perception des murs dans la vraie vie : avec quelques briques effectivement perçues et la synthèse cognitive qui nous les fait supposer toutes. Tu répondais que le mur de l’image tiendrait pourtant bien mieux et plus longtemps si quelqu’un mettait le soin, comme un démiurge de papier, d’y dessiner consciencieusement toutes les briques. Car cette image de mur avait justement besoin de davantage de briques que le mur réel afin de tenir debout, comme la fiction se doit de donner plus de gages de vraisemblance pour être acceptée. Alors, nous tracions toutes les briques des murs, tout en nous sachant infiniment loin de la réalité de l’ensemble des briques d’un mur véritable. Pourtant, en reconnaissant notre échec à atteindre la rigueur infinitésimale du réel, nous tenions à ces détails : en eux, pensions-nous, nous ne rendions grâce ni à la réalité ni à la représentation, mais à l’œil du spectateur, à sa patience, qui saurait reconnaître la nôtre s’il se perdait à contempler ce mur longtemps.

Un jour, j’ai abîmé une planche. Je ne sais plus pour quelle raison, tu m’as fait pleurer, en critiquant, je crois, un dessin que j’avais bâclé. Je ne pense pas que tu avais été spécialement sévère, mais j’ai pleuré comme si c’était à cause de toi. Et comme j’étais penchée sur mon dessin, une grosse larme a roulé de ma joue pour s’écraser sur l’aplat bleu d’un ciel. Ça a fait une sorte de tâche d’aquarelle, abîmant irréversiblement la surface satinée du Canson. Le crayon de couleur y laissait désormais de petits moutonnements qui gâchaient la lisseur désirée de l’aplat. Il fallait gommer pour enlever ces traces qui renvoyaient le regard à une échelle qui n’était plus la bonne : dans la matière de la case, plutôt que dans les pures formes où nous cherchions justement à absenter son épaisseur. Quelque chose du monde « croûteux » de Hardler avait contaminé la planche, quelque chose du paradis des détails infinis avait été trahi. Tu as dit: « on s’en fout, on dirait une lune », un genre de lune diurne, généreuse et blanche, à laquelle on ne prend pas garde en plein jour. Mais je m’en suis voulu un certain temps.

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Il y avait dans notre désir de parfaire un idéal d’achèvement. Pourtant l’ensemble est resté inachevé. Le mur criblé de briques, les mille et un cheveux, les affiches de cinéma cachées dans le décor, les mailles finement tressées d’un tapis, le plan imaginaire d’une ville entière déployé sous les cases : toutes ces miniatures bien abouties renvoient au statut d’esquisse les zones plus suggérées du reste des planches, pour toujours. À l’époque, les gens qui nous voyaient toujours fourrés ensemble dans les  couloirs de Normale Sup’ demandaient souvent : « Alors, ça en est où votre BD? » C’était presque devenu une blague. Mais je me suis remise à chanter et toi, à écrire, chacun de son côté, mais toujours côte à côte, et nous avons renoncé à finir de dessiner la moindre des pierres de ce doux temple de papier. Nous avons rangé les planches, nous les avons empilées avec précaution, protégées de simples feuilles A4 intercalaires et glissées dans le grand carton à dessin noir. Je ne sais plus quand exactement nous avons arrêté. Nous ne nous sommes pas dit : « c’est très bien que ce soit inachevé ». Non, nous n’étions pas résolus à abandonner. Nous devions finir. Mais nous n’avons jamais fini, peut-être parce qu’il s’agissait d’un peu plus ou d’un peu moins que d’une œuvre, d’une sorte de BD en rapport avec tout autre chose qu’une BD. C’était l’invention de l’espace où nous voulions vivre, une projection du vaste monde dans lequel nous n’étions pas encore mais qu’il nous fallait dessiner pour qu’ensemble nous puissions y entrer et n’en plus sortir avant longtemps. Parce que quand je t’ai connu, je crois que j’ai décidé d’aimer le monde entier comme tu l’aimais, et que tout ce que tu jugerais beau ou digne d’attention, une touffe d’herbe ou les briques d’un mur, je le jugerai beau et digne d’attention moi aussi.

La voilà, notre BD, pour quelque temps suspendue et exposée aux regards. Nous ne sommes pas très sûrs de ce que d’autres pourront y lire. Si elle est une réponse, nous avons nous-mêmes oublié la question. Mais toi et moi, nous continuons.

Mes remerciements à Flora Katz pour nous avoir offert cette occasion de ressortir les planches. Elles sont visibles en ce moment à la Fondation Ricard, l’entrée est libre.
« Rien ne nous appartient : Offrir » Une proposition de Flora Katz / Fondation Ricard / Du lundi 27 mars 2017 au samedi 6 mai 2017

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