Le blog d'Agnès de La Féline

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L’archer de Lucrèce


Je pense souvent à ces vers de Lucrèce qui décrivent un archer courant aux limites de l’univers, de là, lançant son trait, et repoussant toujours ce qu’on s’imaginait être l’ultime contour de tout, le bord extrême du monde. 

« Cours à l’extrême bord de sa rive dernière (…) Va, place où tu voudras le rivage suprême ; je te suis. Tire encore (…) Que ta flèche rencontre un obstacle au début, ou bien qu’elle passe outre et vole jusqu’au but, la fin que tu cherchais t’échappera de même ». Il n’y a rien, non, au-delà du tout. Pas de dernière muraille après quoi autre chose, un espace en plus. À chaque avancée, c’est le tout qui s’étend mais rien qui vienne ensuite, qui lui serve de borne. Il s’étire mais ne finit pas, il prend toujours une longueur d’avance.

Lucrèce argumente, soucieux de science, sa raison veut dissoudre l’image, mais son poème me montre l’impossible archer, aux confins de l’espace : je le vois, malgré tout, illogique et maudit, qui poursuit sa course, projetant sa flèche, encore et encore, comme si elle allait enfin lui revenir après avoir heurté une limite. J’entrevois même au loin le mur des murs, la dernière enceinte, la coquille majestueuse où est contenu tout l’univers. Petite fille, j’imaginais cette coquille dans le creux de la main d’un Titan, lui-même habitant une grande salle à manger titanesque dont les deux portes latérales ouvraient sur l’espace, le vide silencieux. Je concevais bien que cet espace à son tour ne pouvait pas finir, à moins d’être contenu dans l’œil d’un autre géant encore plus grand. Ces représentations étaient physiquement fausses, mais j’avais plaisir à visiter leurs emboîtements. Je les parcourais de proche en proche, comme si, contrairement à ce que dit Lucrèce, il y avait toujours dans un monde la promesse d’un autre, au-delà du tout, quelque chose qui s’ouvrait au regard, après un long chemin intersidéral ou une fois repérée, au bout du bout, une trappe cosmique y donnant accès. 

Quand je pense à ces vers de Lucrèce, je pense à des lectures de science-fiction, à Rama, le big dumb object d’Arthur C. Clarke suspendu dans la nuit étoilée, ou à la station terraformée de Silent Running et à son habitant jardinier solitaire qui contemple à travers les hautes verrières de sa serre un ciel sans Soleil. J’ai dit que ce monde était silencieux, il l’est bien sûr puisque rien ne résonne dans le vide, mais j’entends tout de même une petite musique ; la pression granuleuse du vent solaire, d’amples drones accompagnant les mouvements lents des météorites, et même l’accord d’ouverture de l’Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss que Stanley Kubrick a associé pour toujours à l’alignement des astres. J’entends la respiration de Dave, sous son casque de verre, rejeton mutique de notre espèce, spectateur esseulé de l’univers. Je vois ces mondes futurs qu’on imagine depuis longtemps déjà, et dans lesquels j’aime surtout les larges plaines calmes où l’humanité connaît enfin sa place, petite et incertaine, dans la beauté indifférente des éléments. 

Je suis dans une pièce où j’ai pu rassembler mes instruments, on aperçoit la lune, un bout de ciel. Une vidéo me parle de l’effondrement des systèmes. Je ne sais pas encore que l’homme qui m’a élevée va mourir. Toi, tu arrondis mon ventre, et je suis ton cosmos. Il y a bien quelque chose au-delà de ton tout, un monde que tu es destiné à rejoindre, où j’aurai le bonheur de te voir et de t’entendre, de te serrer fort dans mes bras. Pour l’heure, tu grandis dans cette sphère aqueuse, tu me sens, intérieure et extérieure. Bientôt ton corps épousera la paroi au travers de laquelle tu percevras un dehors. Je t’écoute. Je caresse ton énigme. Imagine le géant l’oreille collée au petit monde qu’il tient au creux de sa main. 

J’ai entendu battre ton cœur. Il oscille entre 130 et 145 bpm, écho vivant du mien, rebondissant, double delay. Au milieu de la nuit, tu as suivi l’archer, ses traits jetés de proche en proche, jusqu’à l’extrême bord de la rive dernière. Le passage du vortex a fait couler du sang, des secousses douloureuses ont agité mon corps. Te voilà débarqué, palpitant et sonné, dans l’air bruyant de cette Terre. 

Puisses-tu aimer ce nouveau monde ancien comme, malgré tout, je l’aime. Puisses-tu trouver la trappe cachée qui l’ouvre à d’autres rêves, et enfanter toi-même, un jour, quand tu voudras, de nouveaux mondes futurs.

*

Vie Future, nouvel album de La Féline auquel ce texte est associé, paraît sur le label Kwaïdan Records le 11 octobre. 

Photographie (et objets qui y figurent) par Le Gentil Garçon.

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