Le blog d'Agnès de La Féline

Pensées

Comment j’ai triomphé en rêve

Je me souviens d’un rêve de triomphe. J’avais 18 ou 19 ans. C’était l’été, la chambre où je me trouvais était vide et blanche, dans le sud de la France, pas loin d’un clocher. Je dormais sur un matelas posé à même un sol de tomettes, ocres et grisées, dont j’aimais bien contempler les petites différences. Je me souviens de la clarté de l’ensemble. Dans la transition vers le rêve, elle a sans doute joué son rôle, comme le grand lit carré couvert de toile blanche qui me faisait irrésistiblement penser à une très ancienne chanson.

J’étais morte. Mais j’exultais. J’avais un corps. Et je courais. Je me souviens du haut de mes cuisses, de mes pieds nus, légers, de mes mollets. Une eau claire les baignait à mi-hauteur. Elle s’étendait étale, à perte de vue, scindée à l’horizon par une falaise crayeuse. À mes pieds, je voyais le sol. Il n’y avait ni cailloux, ni sable, mais de longues dalles blanches, comme celles que l’on foule en entrant dans les temples de l’Antiquité méditerranéenne. Je regardais ces dalles, à peine érodées, dessinant jusqu’au point de fuite leur perspective géométrique. La transparence de l’eau avait chassé tous les monstres, ces hydres archaïques que j’imagine encore sous moi, à quelques pieds de la surface, quand je m’égare à la nage un peu trop loin des plages.

J’étais seule. Je ne me souviens pas de mon ombre : la lumière envahissait tout. Je crois être sociable, aimer vivre et penser avec d’autres. Pourtant, je me trouvais seule, et dans un état de bonheur qui ne laissait aucun doute sur la nature de cet instant extatique. J’étais bien un corps, et ce corps était moi, mais la force de gravité qui le reliait au sol et aux autres s’était considérablement affaiblie. J’avançais sans me retourner, comme à la tête d’une procession joyeuse et sacrée qui conquiert un territoire, sans que la conquête de ce territoire ait pour moi la moindre importance. Je ne sais dans quelle gloire je baignais, mais je triomphais, le corps léger et élastique, portée par la beauté qui m’entourait.

Je me demande parfois combien de temps a duré le rêve. Vers où courais-je puisque je courais? Qu’y avait-il derrière moi faisant face à la falaise crayeuse, à l’opposé de mon champ de vision? Et après avoir couru si légère sur cette mer beaucoup trop claire pour être sauvage, que pouvait-il m’arriver si je traînais là plus longtemps?

Ma conscience éveillée pervertit tout.

Quand elle se représente ce rêve, elle ricane devant ce cliché d’expression du sentiment océanique. Elle ne peut vivre dans l’instant d’extase, elle est déjà dans l’instant suivant. Elle sent le soleil brûler douloureusement ma peau. Elle voit arriver une vague gigantesque de derrière la falaise, mettre fin au clapotis puéril de mes sautillements. Elle a vu trop de films-catastrophes. Mais dans la bataille avec d’autres impulsions intérieures, ce n’était pas cette conscience-là qui avait gagné le droit d’inventer ce rêve. Elle, elle était morte, vu la certitude que j’avais de ne plus être celle que j’étais. Une jubilation fatale l’avait tenue en respect à la porte du jour où je devais la retrouver dans son costume gris. Heureusement pour moi, un peu de ce souvenir d’extase a franchi la porte en sens inverse, conservé par les traces psychiques que le rêve avait creusé si instantanément dans mes neurones. Et je me suis promis de ne pas l’oublier.

Je n’y ai plus pensé, longtemps.

Mais les vagues de ma mémoire me l’ont successivement retiré et rapporté, chaque fois qu’une occasion, une sensation, une image y ajoutait ses nouvelles perturbations. Comme cette chanson indienne — peyotee exactement — « Witchi tai to », où l’esprit de l’eau entoure la tête d’un baigneur, qui ressent la joie de ne pas être mort. Ou comme cette fresque de la tombe du Plongeur, qui ornait la couverture d’un de mes livres de poche. J’ai appris qu’elle a été trouvée à la fin des années soixante dans les vestiges de l’ancienne cité sybarite de Paestum. Sur son couvercle de pierre, étrangement fendu en son centre, on voit le défunt qui plonge nu, les bras tendus, le sexe visible, depuis un petit plongeoir dans un océan à la surface convexe. À gauche, un arbre à sept branches montre des signes de cassures et de flétrissement. À droite, le même arbre semble en pleine santé. Le dernier plongeon de l’athlète est celui dont il ressortira le plus vivant. J’aime cette image comme peu d’autres. Je voudrais bien être enterrée dans ce genre de tombeau. J’y poursuivrais mon rêve, qui n’était pas, je l’ai compris, un rêve où j’étais morte. De toute évidence, je renaissais. Cette sensation si forte m’arrachait en fait à une vie précédente. Mais le triomphe, l’extase, c’était moins de quitter la vie d’avant que d’éprouver ce passage, ce recommencement.



Certains se voient plutôt renaître dans le feu
, passés par ses flammes purificatrices. Je dois être d’une autre race, aquatique. Je n’ai aucune passion pour les vendeurs de bien-être qui promettent aux gens de revivre, de faire table rase et de recommencer comme si la crasse accumulée d’une vie passée pouvait se dissoudre d’un coup. Et pourtant, je dois avouer que la musique a toujours eu sur moi ce genre de pouvoir : j’y vis des passages suspendus, la sensation d’une renaissance, mais dans un corps et dans le temps.

Je ne crois pas en Dieu. Ni en un seul, ni en plusieurs. Je fais partie de ces individus européens attachés à quelques fragments de culture, conscients que les civilisations sont mortelles, et que l’universel occidental n’est qu’une province pour d’autres civilisations à venir. Je sais bien qu’au fond de l’eau il y a des hydres, et je les vois grandir chaque jour. Le triomphe, ce ne sera probablement pas le mien, peut-être celui de quelque chose qui viendra me détruire. Comme celui des empereurs romains entrant dans les villes conquises, il sera chargé de morts. Mais j’ai mon rêve, et mon couteau.


Combinaison absente

Pic de Ger février 1945.jpg

À l’origine d’ « Adieu l’enfance », il y a cette photo. Elle vient du temps des images rares, plus rares, du moins, qu’elles ne le sont aujourd’hui. Le négatif a été perdu et je n’en ai aucun double. Elle a été prise en 1985, au Pic de Ger dans les Pyrénées, près de Lourdes; une des seules fois où mon père m’a emmenée avec lui en montagne. J’y figure debout, sur un rocher, en contre-plongée, un grand sourire aux lèvres, vêtue d’une petite parka bleue boutonnée de travers, d’un pantalon de velours bleu-marine, et de bottes en caoutchouc blanc, salies de terre. J’ai marché deux heures, sous ce temps couvert : je jubile, je suis presque au sommet. J’ai les cheveux courts, comme je les ai longtemps portés petite : il paraît qu’ils ne poussaient pas. J’ai six ans, c’est l’enfance, je suis un peu seule, mais j’ai la foi.

Maintenant, je suis adulte, j’ai déplacé ma foi ailleurs et mes cheveux sont presque longs. Un jour de février, en composant une mélodie, je pense à des sons bleus – des sons de synthés, dans mon idée. Et cette photo lointaine me revient en mémoire. C’est peut-être le bleu de la parka qui a joué. Ou le bleu des sentiments; le souvenir doux et triste de cette petite fille heureuse. Elle m’est revenue en tête avec son air de joie et ses couleurs des années 80, du temps où j’attendais avec ferveur que repasse « No milk today » à la radio, sans rien comprendre aux paroles, du temps où je savais déjà que je chanterais sans rien savoir de rien. Et j’ai commencé à lui parler, à lui fredonner cette chanson, avec son arpeggio de synthé bleu, qui explose à la fin en cascade, sa guitare qui carillonne, au loin, et son refrain, si sûr de lui, pour moi qui ne suis sûre de rien.
À mesure que la chanson a pris corps, la photo est devenue pour moi plus importante, comme un petit fétiche spirituel. Je l’avais scannée à la hâte il y a quelques années. Il me fallait maintenant l’original. Ma mère devait bien l’avoir quelque part.

Juillet 2013. Je passe quelques jours à Toulouse et je suis impatiente, je veux que l’image figure sur le disque, d’une manière ou d’une autre. Je dois vraiment récupérer cette photo.  Je demande à ma mère de me l’envoyer là au 44, rue Louis Vignes. Ce n’est pas chez moi. Ma mère prépare un petit courrier, en signant comme elle fait souvent avec deux oiseaux esquissés. Mais la lettre n’arrive pas. Elle a peut-être fait une erreur en recopiant l’adresse. Elle se souvient pourtant avoir noté le bon numéro. 44. Sans hésitation. Et le bon patronyme. Elle a peut-être oublié  « Louis »? Je pense que ça n’empêchera pas le facteur de passer. Mais fin août, et toujours rien. J’imagine déjà le tirage un peu élimé sous le tas de journaux gratuits et de prospectus en tous genres dont sont gavées les boîtes aux lettres en été, ou déjà tout gondolé au fond d’une poubelle. Rien de grave, c’est la fin quelconque d’un petit bout de papier glacé, sans voix, sans poids et sans valeur pour n’importe qui d’autre que moi. Ça me chagrine un peu quand même. Je tente une enquête à la poste. Sans succès. Mais il me reste une chance. Du côté de Borderouge, il y a une rue au nom très proche, c’est la rue des Vignes. D’après Google street, le 44 existe bien, et le quartier porte le même code postal. Qui sait si la lettre ne se trouve pas là-bas? Je décide d’y faire un tour.
Nous sommes le 20 août, et l’après-midi touche déjà à sa fin. Il a fait très chaud, le soir tarde. Après avoir pris le métro jusqu’au bout de la ligne, je marche un moment le long d’un boulevard qui entaille une zone de construction. 20140525-193432.jpgSous le soleil encore brûlant, je tourne, j’erre, puis je trouve enfin la rue. Je me vois déjà sonner au 44, et dire bonjour à une dame à la retraite qui m’ouvrirait en souriant : « mais oui mon enfant, j’ai reçu cette lettre et je l’ai mise de côté : la voici ». Bercée de cette confiance un peu irréelle, je remonte la rue interminable. Mais au numéro 20, c’est étrange, la ville s’arrête; il n’y a plus de maisons. Rien qu’un tas de gravats et deux monticules de terre sombre. Après le chantier, une passerelle enjambe l’autoroute. Au-delà, c’est un grand terrain verdoyant. La zone de Borderouge laisse place à un quartier résidentiel à fleur de campagne. Je reviens légèrement sur mes pas. Mais une femme qui m’observe de sa fenêtre dit que la rue continue de l’autre côté. « Merci, c’est gentil», je traverse. Cent mètres plus loin, la numérotation reprend du côté des nombres impairs : 39, 41, 43, 43 bis, 45 : le 44 devrait se trouver en face. D’ailleurs, c’est ce qu’indiquait Google street view. Mais il n’y a rien. Plantée au bord de la route, une maison porte le numéro 60. Puis le 62, le 64. Mais entre le 20 et le 60, c’est le néant, la terre meuble et l’herbe drue, le bitume, un peu fumant, continu. C’est rare, mais ça arrive : considérant que la rue était interrompue par un tronçon trop long inhabité, la poste a sauté quelques numéros avant de reprendre son énumération administrative. Il n’y a pas de numéro 44.

Dans un coin, à ma gauche, un portail ouvre sur ce que je prends pour une vieille propriété décatie. En fait c’est une rue bis. Une rue dans la rue. Et elle porte le même nom. Elle commence au numéro 33. Je m’y engouffre, pleine d’espoir. De part et d’autre d’une allée de gravillons, il y a des dizaines de petites maisons ouvrières, de jardins, de cabanes à outils. Mais à chaque porte, au fronton de chaque portail, au-dessus de chaque boîte aux lettres, toujours le même numéro. On dirait que la rue bégaie. 33, 33, 33, et encore 33. 33, c’était mon âge quand j’ai écrit cette chanson, c’est l’âge auquel est mort celui que je priais enfant et que quelques années plus tard Cobain a remplacé dans mon cœur. 33, bon sang c’est presque déjà 44, en se concentrant bien, en clignant des yeux, en ajoutant 10 sur un son de cymbale. Mais je dois cligner mal. Au bout de l’impasse, je tombe sur un mur. Ce n’est pas une rue, c’est un immeuble à plat, qui a décidé de s’allonger sur la terre, fatigué de s’élever vers le ciel. Le vent soulève un peu de poussière. Je retourne sur mes pas. Il y a une fille gitane à l’intérieur d’une voiture noire, en compagnie de deux hommes plus âgés. Je leur parle. La fille a les traits fins et louche légèrement. Ici, me dit un des hommes, tout le monde habite au même numéro : le facteur connaît les noms et les prénoms. Une femme, la permanente fatiguée, se plaint derrière de ne plus recevoir le courrier de la Caisse d’Allocations Familiales. Je redescends la rue bis, comme en glissant hors d’un rêve, je retourne vers la rue officielle. Et je sonne aux portes. « Excusez-moi de vous déranger, je cherche une lettre avec ce nom : est-ce que vous ne l’auriez pas reçue par hasard? » Au 45, un vieux monsieur qui n’entend plus très bien, et sa femme, l’air renfrogné, un turban sur la tête, me parlent avec douceur. Au 43, un ado torse nu s’extrait d’une grande maison tous volets fermés. Il n’a pas récupéré le courrier depuis quinze jours, « désolé ». Devant sa boîte aux lettres pleine à craquer, j’espère encore un peu. Je me concentre par superstition sur les nains et les chouettes disposés sur le rebord des fenêtres closes. « Il n’y a rien, madame ». Il sourit. 20140525-193457.jpgJ’abandonne.
La mort dans l’âme, je m’arrache de cette rue fantôme où mon image d’enfant est tombée dans un trou noir. Sur le chemin du retour, je voudrais sonner à tous les 44. À l’approche de la nuit, une plaque bleue irisée attire mon attention et je lis :« VOYANTE À DOMICILE SPIRITE-MONDE ». Des jeans retournés sèchent un peu plus haut dans un jardin envahi d’herbes folles. J’accroche mon regard à un large « bienvenue » sur un portail de bois, déchiffre lentement de longs noms indiens. Qu’est-ce que je fais ici? Des signes partout, aucun sens. Il me semble que le monde est en train de me narguer. Un motard à moustache s’inquiète de ma mine déconfite. Il a la soixantaine et l’accent d’ici qui me rassure. Je m’accroche un instant à sa gentillesse : « le métro, c’est par là ». En montant dans la rame, je pense adieu petite photo d’enfance. J’aurais aimé te revoir, mais tu n’as plus d’adresse, dans ce tronçon de rue qui n’existe pas, au milieu d’autres vies, le réel s’est verrouillé sur un code qui ne comporte pas ton numéro. Pas la peine de tout retourner. J’imagine, vu du ciel, le tracé de mes piétinements autour de ton absence, je cherche des clés mystiques pour chaque parole prononcée sur le chemin de ta perte. Je repense en souriant à la voyante spirite-monde. Maintenant j’en suis certaine, tu ne reviendras pas. J’en suis certaine. Je pleurerai pas pour ça.