Le blog d'Agnès de La Féline

Pensées

André (in memoriam) 4 mars 1935 – 6 mars 2018

André Gadboi_detail

 

Je t’ai connu il y a 30 ans, j’avais 9 ans et tu me faisais peur, peut-être parce que tu boitais et parce que tu avais la peau rose d’un homme du Nord, de grands yeux clairs, les cheveux gris. Tu n’étais pas très vieux à l’époque, 53 ans, mais tu me faisais l’effet d’un être et d’une autorité d’un autre âge. Le voisin de palier, tombé amoureux de ma jolie maman andalouse.

Et puis, dans cette vie, tout doucement, tu m’as adoptée.

Tu en avais eu d’autres des vies : toi le petit gamin bordelais qui passais ses journée dehors avec d’autres enfants des rues, toi qui jouais aux cartes, le dimanche, sur les genoux des prostituées en manque d’enfants et pleines de tendresse d’un bordel avoisinant. Tu aimais les histoires et la littérature. Tu avais obtenu haut la main ton Certificat d’Études, au bas de tes rédactions de Français tu signais « Claude de Saint Alban » en grandes lettres calligraphiées soigneusement. À 14 ans, on t’a fait mousse de la Marine Marchande, on t’y appelait Rémora, du beau nom d’une sorte de petit requin à ventouse peuplant les mers chaudes. Arrière arrière-petit fils d’Antoine Alexandre Gadbois, Capitaine au Long Cours, tu aimerais toujours la mer.

Dans d’autres vies, on t’appelait Marcel ; tu avais perdu une épouse, et tu avais quatre enfants que nous apprendrions à connaître et que nous aimerions aussi. Tu avais voyagé à l’autre bout du monde, tu étais tombé de deux étages dans un immeuble, rattrapé par une courroie d’ascenseur, et les journaux avaient titré avec ta photo en pleine page : « Un Miraculé à Lourdes! ». Tu avais le cœur fragile, on te l’avait soigné, avec une pile. Ton corps était cassé de partout, mais tu paraissais l’homme le plus solide du monde, et ma mère, Joaquina, a trouvé en toi cette protection et cet amour immense que l’on ne pouvait manquer de percevoir chaque fois qu’on te voyait poser sur elle tes grands yeux de chat.

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À Douala, vers 1950, à bord du navire Le Foucault.

Je me rappelle comme tu m’écoutais petite fille, de ta main sur mon front un jour de fièvre ; de ta présence à mon chevet, tout le jour, quand je vomissais après une drôle d’opération de l’appendicite.
La fois où tu as pleuré à la mort de ton ami Maurice.
La fois où tu as pleuré parce que t’étais si fier de moi.
Tu étais le meilleur pour me consoler quand je souffrais pour un garçon. Tu compatissais. Jamais tu ne te serais moqué de ma peine, tu comprenais, mais tu souriais aussi en coin, avec bienveillance, tellement sûr qu’un garçon qui ne m’aimait pas devait être un benêt doublé d’un aveugle.

Tu étais fier, intelligent, tu m’as donné tant de confiance.

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Machiniste dans la Marine marchande.

Je me rappelle aussi tes plaisanteries de pince-sans rire qui me faisaient rire aux éclats, et ta patience, ton incroyable patience, d’homme curieux de tout. Ces choses intellectuelles dans lesquelles je creusais un peu plus chaque jour, tu faisais souvent l’effort de les comprendre, d’en discuter avec moi. Tu m’as poussée, encouragée, jamais comme on pousse un cheval de course, mais avec la confiance d’un père de cœur, heureux de voir s’épanouir sa fille spirituelle. Je te dois les choses les plus exigeantes que j’ai pu faire dans ma vie, toutes ces pages écrites à réfléchir aussi parce qu’une voix soufflait en mon for intérieur, « continue, ma petite, c’est bien ». Je n’étais pas la seule bien sûr. Tes enfants, tu les aimais tous, et ils te le rendaient bien. Betty, Corinne, Stéphane, Sandrine : je sais aujourd’hui combien cette famille est unie et t’aime d’une affection sans bornes. Et quelle révolte nous a inspirée à tous la souffrance que tu as subie ces dernières semaines.

Je me demande depuis quelques jours ce que sera un monde sans toi.

Puisqu’aujourd’hui on t’enterre, il semble bien que le monde t’a perdu.

Mais cette réalité n’est pas tout à fait réelle. En pensant à toi, non seulement, je me souviens de tant de choses, de tes expressions, physiques et langagières, de ton timbre de voix, que toute ma vie encore je pourrai les avoir à l’esprit.
Mais dans le présent aussi je te porte, je sais ce que tu dirais devant certaines choses qui arrivent, j’imagine ta réaction, je souris même ou je ris avec toi, ici et maintenant, comme à l’hôpital ces derniers jours où, malgré ta souffrance, tu faisais encore l’effort de sourire quand nous plaisantions.
Toute ta vie, tu as eu cette prestance de capitaine, marchant difficilement mais avec une sorte de majesté, doublée d’une douceur de chat. C’était ça, ta prestance, dont ma mère était si fière à ton bras.
Mais il me semble, André, que ta présence était encore plus éclatante, puisqu’alors que ton corps n’est plus, je sens bien, mon père de cœur, toi qui as su m’aimer comme ta fille, que tu es encore près de moi.

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How I triumphed in dreams

My album Triomphe is released this month, on January the 19th, in the UK, one year after its French release. To celebrate this joyous rebirth, I’ve decided to blog an English translation of its introductory text*. I hope you will enjoy the story.

*The French original can be found here, and also in every CD and LP booklet. 

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I remember a dream of triumph, I was 18 or 19 years old. It was summer. The room where I stayed was empty and white, in the South of France, not far from a steeple. I was sleeping on a mattress directly set on a floor of ochre and grey tommettes whose little differences I liked to observe. I remember the brightness of the whole. In the transition towards the dream, it probably played its part, as well as the big square bed, covered with white linen, which reminded me irresistibly of an old French song.

Obviously, I was dead.

But I was exulting. I had a body, and I was running. I remember the top of my thighs, my light and naked feet, my calves. A clear water bathed them halfway. It stretched out as far as I could see, seemingly split up on the horizon by a chalky cliff. Down under my feet, I could see the floor. No rocks, no sand, only long white paving stones, like one treads when entering in the temples of Mediterranean Antiquity. I was watching the slightly eroded stones drawing their base line and geometrical perspective. The transparency of the water had dispelled all of the monsters, those archaic hydras that I still imagine underneath, a few meters away from the surface, when I get lost swimming a bit too far from the beaches.
I was alone. I do not remember my shadow: the light invaded everything. I guess I am a social person; I like to live and think among other people. Yet, I was standing alone, in a state of happiness that left no doubt about the nature of this ecstatic moment. I did have a body, and the body was mine, but the force of gravity that tied it to the floor and to others had considerably diminished.
I moved forward without looking back, as if I was leading a joyful and sacred procession, conquering a territory, even if the conquest of this territory was for me of little importance.
I don’t know in what glory I bathed, but I was triumphing, the body elastic and light, carried by the beauty that surrounded me.
I sometimes wonder how long the dream lasted. Where was I running to, supposing I was running? What was there behind me, in front of the chalky cliff, at the opposite of my field of vision? And after having run so lightly on this sea far too clear to be wild, what would happen to me if I hung around there any longer?
My awakened consciousness perverts everything.
When it visualizes this dream, it finds this cliché of oceanic feeling laughable. It cannot live in that ecstatic moment, as it has already moved forward to the next one. It feels like the sun is cruelly burning my skin. It anticipates a gigantic wave from behind the cliff, putting an end to the childish lapping of my skipping. My awakened consciousness may have seen too many apocalyptic movies. But in a battle with other interior impulsions, that conscience did not invent this dream. This one was dead, so certain that I had not been the one I usually was. A fatal jubilation had kept it at bay, just in front of the door for the day when I was to find her back in its grey costume. Fortunately, a slice of this souvenir of ecstasy had crossed over the door in the reversed direction, stored in the psychic traces that the dream had dug out so instantly in my neurons. And I promised myself not to forget about it.
I ceased to think about it for quite a while.

But the waves of my memory alternatively took it away from me and carried it back, every time an occasion, a sensation or an image brought it new disturbances. Like for instance this Indian song — peyote, more accurately – « Witchi tai to », which enchants me, and in which the spirit of the water surrounds a swimmer’s head, the latter experiencing the joy of not being dead. Or like the fresco from the Tomb of the Diver that decorated one of my paperbacks. I learnt it was found at the end of the sixties in the archeological remains of the ancient sybarite city of Paestum. On its headstone, strangely cracked in its center, one can see the dead, naked, his arms tense, his sex visible, plunging from a small diving board into an ocean with a convex surface. On the left, a seven-branch tree shows signs of breaks and of withering. On the right, the same tree seems fully healthy. The last dive of the athlete is the one from which he will emerge livelier. I like this picture like no other. I would like to be buried in this kind of tomb. I would follow my dream in there, a dream in which, as I figured it out eventually, I wasn’t dead. Obviously, I was reborn. An intense feeling snatched me away from a previous life. But the triumph, this ecstasy, was not the fact of quitting the anterior life but rather of experiencing the passage, the renewal.
Some imagine them reborn through the fire, after passing through its purifying flames. I must descend from another race, an aquatic one. I have no passion for the merchants of happiness, who provide people with promises of a new life, sweeping away the past, as if the accumulated grime of a former life could be dissolved in a blink. However, I must admit that music always had on me this kind of power: with it, I experience suspended moments, the feeling of a renaissance, yet within a body and through time.

I do not believe in God, neither in a single one, nor in many. I am part of these European individuals attached to some fragments of culture, aware of the mortality of civilizations, and of the fact that the occidental universal is only but a province for other civilizations to come. I know that deep down in the water stand the hydras; I see them growing everyday. The triumph will probably not be mine, rather that of something coming to destroy me. Like that of the Roman emperors entering the cities they conquered, it will be loaded with deaths. But I have my dream, and my knife.

 

 


Comment j’ai triomphé en rêve

Je me souviens d’un rêve de triomphe. J’avais 18 ou 19 ans. C’était l’été, la chambre où je me trouvais était vide et blanche, dans le sud de la France, pas loin d’un clocher. Je dormais sur un matelas posé à même un sol de tomettes, ocres et grisées, dont j’aimais bien contempler les petites différences. Je me souviens de la clarté de l’ensemble. Dans la transition vers le rêve, elle a sans doute joué son rôle, comme le grand lit carré couvert de toile blanche qui me faisait irrésistiblement penser à une très ancienne chanson.

J’étais morte. Mais j’exultais. J’avais un corps. Et je courais. Je me souviens du haut de mes cuisses, de mes pieds nus, légers, de mes mollets. Une eau claire les baignait à mi-hauteur. Elle s’étendait étale, à perte de vue, scindée à l’horizon par une falaise crayeuse. À mes pieds, je voyais le sol. Il n’y avait ni cailloux, ni sable, mais de longues dalles blanches, comme celles que l’on foule en entrant dans les temples de l’Antiquité méditerranéenne. Je regardais ces dalles, à peine érodées, dessinant jusqu’au point de fuite leur perspective géométrique. La transparence de l’eau avait chassé tous les monstres, ces hydres archaïques que j’imagine encore sous moi, à quelques pieds de la surface, quand je m’égare à la nage un peu trop loin des plages.

J’étais seule. Je ne me souviens pas de mon ombre : la lumière envahissait tout. Je crois être sociable, aimer vivre et penser avec d’autres. Pourtant, je me trouvais seule, et dans un état de bonheur qui ne laissait aucun doute sur la nature de cet instant extatique. J’étais bien un corps, et ce corps était moi, mais la force de gravité qui le reliait au sol et aux autres s’était considérablement affaiblie. J’avançais sans me retourner, comme à la tête d’une procession joyeuse et sacrée qui conquiert un territoire, sans que la conquête de ce territoire ait pour moi la moindre importance. Je ne sais dans quelle gloire je baignais, mais je triomphais, le corps léger et élastique, portée par la beauté qui m’entourait.

Je me demande parfois combien de temps a duré le rêve. Vers où courais-je puisque je courais? Qu’y avait-il derrière moi faisant face à la falaise crayeuse, à l’opposé de mon champ de vision? Et après avoir couru si légère sur cette mer beaucoup trop claire pour être sauvage, que pouvait-il m’arriver si je traînais là plus longtemps?

Ma conscience éveillée pervertit tout.

Quand elle se représente ce rêve, elle ricane devant ce cliché d’expression du sentiment océanique. Elle ne peut vivre dans l’instant d’extase, elle est déjà dans l’instant suivant. Elle sent le soleil brûler douloureusement ma peau. Elle voit arriver une vague gigantesque de derrière la falaise, mettre fin au clapotis puéril de mes sautillements. Elle a vu trop de films-catastrophes. Mais dans la bataille avec d’autres impulsions intérieures, ce n’était pas cette conscience-là qui avait gagné le droit d’inventer ce rêve. Elle, elle était morte, vu la certitude que j’avais de ne plus être celle que j’étais. Une jubilation fatale l’avait tenue en respect à la porte du jour où je devais la retrouver dans son costume gris. Heureusement pour moi, un peu de ce souvenir d’extase a franchi la porte en sens inverse, conservé par les traces psychiques que le rêve avait creusé si instantanément dans mes neurones. Et je me suis promis de ne pas l’oublier.

Je n’y ai plus pensé, longtemps.

Mais les vagues de ma mémoire me l’ont successivement retiré et rapporté, chaque fois qu’une occasion, une sensation, une image y ajoutait ses nouvelles perturbations. Comme cette chanson indienne — peyotee exactement — « Witchi tai to », où l’esprit de l’eau entoure la tête d’un baigneur, qui ressent la joie de ne pas être mort. Ou comme cette fresque de la tombe du Plongeur, qui ornait la couverture d’un de mes livres de poche. J’ai appris qu’elle a été trouvée à la fin des années soixante dans les vestiges de l’ancienne cité sybarite de Paestum. Sur son couvercle de pierre, étrangement fendu en son centre, on voit le défunt qui plonge nu, les bras tendus, le sexe visible, depuis un petit plongeoir dans un océan à la surface convexe. À gauche, un arbre à sept branches montre des signes de cassures et de flétrissement. À droite, le même arbre semble en pleine santé. Le dernier plongeon de l’athlète est celui dont il ressortira le plus vivant. J’aime cette image comme peu d’autres. Je voudrais bien être enterrée dans ce genre de tombeau. J’y poursuivrais mon rêve, qui n’était pas, je l’ai compris, un rêve où j’étais morte. De toute évidence, je renaissais. Cette sensation si forte m’arrachait en fait à une vie précédente. Mais le triomphe, l’extase, c’était moins de quitter la vie d’avant que d’éprouver ce passage, ce recommencement.



Certains se voient plutôt renaître dans le feu
, passés par ses flammes purificatrices. Je dois être d’une autre race, aquatique. Je n’ai aucune passion pour les vendeurs de bien-être qui promettent aux gens de revivre, de faire table rase et de recommencer comme si la crasse accumulée d’une vie passée pouvait se dissoudre d’un coup. Et pourtant, je dois avouer que la musique a toujours eu sur moi ce genre de pouvoir : j’y vis des passages suspendus, la sensation d’une renaissance, mais dans un corps et dans le temps.

Je ne crois pas en Dieu. Ni en un seul, ni en plusieurs. Je fais partie de ces individus européens attachés à quelques fragments de culture, conscients que les civilisations sont mortelles, et que l’universel occidental n’est qu’une province pour d’autres civilisations à venir. Je sais bien qu’au fond de l’eau il y a des hydres, et je les vois grandir chaque jour. Le triomphe, ce ne sera probablement pas le mien, peut-être celui de quelque chose qui viendra me détruire. Comme celui des empereurs romains entrant dans les villes conquises, il sera chargé de morts. Mais j’ai mon rêve, et mon couteau.


Combinaison absente

Pic de Ger février 1945.jpg

À l’origine d’ « Adieu l’enfance », il y a cette photo. Elle vient du temps des images rares, plus rares, du moins, qu’elles ne le sont aujourd’hui. Le négatif a été perdu et je n’en ai aucun double. Elle a été prise en 1985, au Pic de Ger dans les Pyrénées, près de Lourdes; une des seules fois où mon père m’a emmenée avec lui en montagne. J’y figure debout, sur un rocher, en contre-plongée, un grand sourire aux lèvres, vêtue d’une petite parka bleue boutonnée de travers, d’un pantalon de velours bleu-marine, et de bottes en caoutchouc blanc, salies de terre. J’ai marché deux heures, sous ce temps couvert : je jubile, je suis presque au sommet. J’ai les cheveux courts, comme je les ai longtemps portés petite : il paraît qu’ils ne poussaient pas. J’ai six ans, c’est l’enfance, je suis un peu seule, mais j’ai la foi.

Maintenant, je suis adulte, j’ai déplacé ma foi ailleurs et mes cheveux sont presque longs. Un jour de février, en composant une mélodie, je pense à des sons bleus – des sons de synthés, dans mon idée. Et cette photo lointaine me revient en mémoire. C’est peut-être le bleu de la parka qui a joué. Ou le bleu des sentiments; le souvenir doux et triste de cette petite fille heureuse. Elle m’est revenue en tête avec son air de joie et ses couleurs des années 80, du temps où j’attendais avec ferveur que repasse « No milk today » à la radio, sans rien comprendre aux paroles, du temps où je savais déjà que je chanterais sans rien savoir de rien. Et j’ai commencé à lui parler, à lui fredonner cette chanson, avec son arpeggio de synthé bleu, qui explose à la fin en cascade, sa guitare qui carillonne, au loin, et son refrain, si sûr de lui, pour moi qui ne suis sûre de rien.
À mesure que la chanson a pris corps, la photo est devenue pour moi plus importante, comme un petit fétiche spirituel. Je l’avais scannée à la hâte il y a quelques années. Il me fallait maintenant l’original. Ma mère devait bien l’avoir quelque part.

Juillet 2013. Je passe quelques jours à Toulouse et je suis impatiente, je veux que l’image figure sur le disque, d’une manière ou d’une autre. Je dois vraiment récupérer cette photo.  Je demande à ma mère de me l’envoyer là au 44, rue Louis Vignes. Ce n’est pas chez moi. Ma mère prépare un petit courrier, en signant comme elle fait souvent avec deux oiseaux esquissés. Mais la lettre n’arrive pas. Elle a peut-être fait une erreur en recopiant l’adresse. Elle se souvient pourtant avoir noté le bon numéro. 44. Sans hésitation. Et le bon patronyme. Elle a peut-être oublié  « Louis »? Je pense que ça n’empêchera pas le facteur de passer. Mais fin août, et toujours rien. J’imagine déjà le tirage un peu élimé sous le tas de journaux gratuits et de prospectus en tous genres dont sont gavées les boîtes aux lettres en été, ou déjà tout gondolé au fond d’une poubelle. Rien de grave, c’est la fin quelconque d’un petit bout de papier glacé, sans voix, sans poids et sans valeur pour n’importe qui d’autre que moi. Ça me chagrine un peu quand même. Je tente une enquête à la poste. Sans succès. Mais il me reste une chance. Du côté de Borderouge, il y a une rue au nom très proche, c’est la rue des Vignes. D’après Google street, le 44 existe bien, et le quartier porte le même code postal. Qui sait si la lettre ne se trouve pas là-bas? Je décide d’y faire un tour.
Nous sommes le 20 août, et l’après-midi touche déjà à sa fin. Il a fait très chaud, le soir tarde. Après avoir pris le métro jusqu’au bout de la ligne, je marche un moment le long d’un boulevard qui entaille une zone de construction. 20140525-193432.jpgSous le soleil encore brûlant, je tourne, j’erre, puis je trouve enfin la rue. Je me vois déjà sonner au 44, et dire bonjour à une dame à la retraite qui m’ouvrirait en souriant : « mais oui mon enfant, j’ai reçu cette lettre et je l’ai mise de côté : la voici ». Bercée de cette confiance un peu irréelle, je remonte la rue interminable. Mais au numéro 20, c’est étrange, la ville s’arrête; il n’y a plus de maisons. Rien qu’un tas de gravats et deux monticules de terre sombre. Après le chantier, une passerelle enjambe l’autoroute. Au-delà, c’est un grand terrain verdoyant. La zone de Borderouge laisse place à un quartier résidentiel à fleur de campagne. Je reviens légèrement sur mes pas. Mais une femme qui m’observe de sa fenêtre dit que la rue continue de l’autre côté. « Merci, c’est gentil», je traverse. Cent mètres plus loin, la numérotation reprend du côté des nombres impairs : 39, 41, 43, 43 bis, 45 : le 44 devrait se trouver en face. D’ailleurs, c’est ce qu’indiquait Google street view. Mais il n’y a rien. Plantée au bord de la route, une maison porte le numéro 60. Puis le 62, le 64. Mais entre le 20 et le 60, c’est le néant, la terre meuble et l’herbe drue, le bitume, un peu fumant, continu. C’est rare, mais ça arrive : considérant que la rue était interrompue par un tronçon trop long inhabité, la poste a sauté quelques numéros avant de reprendre son énumération administrative. Il n’y a pas de numéro 44.

Dans un coin, à ma gauche, un portail ouvre sur ce que je prends pour une vieille propriété décatie. En fait c’est une rue bis. Une rue dans la rue. Et elle porte le même nom. Elle commence au numéro 33. Je m’y engouffre, pleine d’espoir. De part et d’autre d’une allée de gravillons, il y a des dizaines de petites maisons ouvrières, de jardins, de cabanes à outils. Mais à chaque porte, au fronton de chaque portail, au-dessus de chaque boîte aux lettres, toujours le même numéro. On dirait que la rue bégaie. 33, 33, 33, et encore 33. 33, c’était mon âge quand j’ai écrit cette chanson, c’est l’âge auquel est mort celui que je priais enfant et que quelques années plus tard Cobain a remplacé dans mon cœur. 33, bon sang c’est presque déjà 44, en se concentrant bien, en clignant des yeux, en ajoutant 10 sur un son de cymbale. Mais je dois cligner mal. Au bout de l’impasse, je tombe sur un mur. Ce n’est pas une rue, c’est un immeuble à plat, qui a décidé de s’allonger sur la terre, fatigué de s’élever vers le ciel. Le vent soulève un peu de poussière. Je retourne sur mes pas. Il y a une fille gitane à l’intérieur d’une voiture noire, en compagnie de deux hommes plus âgés. Je leur parle. La fille a les traits fins et louche légèrement. Ici, me dit un des hommes, tout le monde habite au même numéro : le facteur connaît les noms et les prénoms. Une femme, la permanente fatiguée, se plaint derrière de ne plus recevoir le courrier de la Caisse d’Allocations Familiales. Je redescends la rue bis, comme en glissant hors d’un rêve, je retourne vers la rue officielle. Et je sonne aux portes. « Excusez-moi de vous déranger, je cherche une lettre avec ce nom : est-ce que vous ne l’auriez pas reçue par hasard? » Au 45, un vieux monsieur qui n’entend plus très bien, et sa femme, l’air renfrogné, un turban sur la tête, me parlent avec douceur. Au 43, un ado torse nu s’extrait d’une grande maison tous volets fermés. Il n’a pas récupéré le courrier depuis quinze jours, « désolé ». Devant sa boîte aux lettres pleine à craquer, j’espère encore un peu. Je me concentre par superstition sur les nains et les chouettes disposés sur le rebord des fenêtres closes. « Il n’y a rien, madame ». Il sourit. 20140525-193457.jpgJ’abandonne.
La mort dans l’âme, je m’arrache de cette rue fantôme où mon image d’enfant est tombée dans un trou noir. Sur le chemin du retour, je voudrais sonner à tous les 44. À l’approche de la nuit, une plaque bleue irisée attire mon attention et je lis :« VOYANTE À DOMICILE SPIRITE-MONDE ». Des jeans retournés sèchent un peu plus haut dans un jardin envahi d’herbes folles. J’accroche mon regard à un large « bienvenue » sur un portail de bois, déchiffre lentement de longs noms indiens. Qu’est-ce que je fais ici? Des signes partout, aucun sens. Il me semble que le monde est en train de me narguer. Un motard à moustache s’inquiète de ma mine déconfite. Il a la soixantaine et l’accent d’ici qui me rassure. Je m’accroche un instant à sa gentillesse : « le métro, c’est par là ». En montant dans la rame, je pense adieu petite photo d’enfance. J’aurais aimé te revoir, mais tu n’as plus d’adresse, dans ce tronçon de rue qui n’existe pas, au milieu d’autres vies, le réel s’est verrouillé sur un code qui ne comporte pas ton numéro. Pas la peine de tout retourner. J’imagine, vu du ciel, le tracé de mes piétinements autour de ton absence, je cherche des clés mystiques pour chaque parole prononcée sur le chemin de ta perte. Je repense en souriant à la voyante spirite-monde. Maintenant j’en suis certaine, tu ne reviendras pas. J’en suis certaine. Je pleurerai pas pour ça.